Médecine humanitaire, médecine de Promotion Humaine : l'expérience de Tokombéré au Cameroun

Article publié dans la Revue Laennec de décembre 1999, d'après une conférence donnée par le Docteur Christian AURENCHE, Prêtre, Responsable du Centre de Promotion de la Santé de Tokombéré (Cameroun), donnée au Centre LAENNEC le 20 octobre 1999.

Avec l'aimable autorisation de la Revue Laennec, nous publions ici des extraits de cet article. Pour en obtenir l'intégralité, s'adresser à la Revue Laennec - 12, rue d'Assas, 75006 - PARIS

La Revue Laennec est publiée par le Centre des Etudiants en Médecine Catholiques.

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Toute action médicale, où qu'elle se fasse, se range sous la bannière de la médecine humanitaire, terme très en vogue, qui doit définir que tout acte médical est fait pour l'homme, et non pas s'appliquer uniquement, comme c'est parfois le cas actuellement, à la médecine des catastrophes ou à celle des urgences humanitaires. L'autre médecine s'adresse aux animaux, c'est la médecine vétérinaire.

Ce qui m'a beaucoup intéressé, au cours de mes vingt-cinq ans de pratique au Cameroun, c'est que cette médecine, que j'ai apprise à Paris, est tendue vers la promotion de la vie des hommes, ce qu'on appelle vulgairement le développement. En France ou au Cameroun, les règles en sont les mêmes. Au fur et à mesure de mes retours en France, j'ai constaté que mes confrères évoluaient dans la façon de me regarder. D'abord le regard amical sur quelqu'un qu'on aime bien et qui est devenu prêtre, un prêtre un peu original pour partir au loin... puis assez vite, un regard chargé d'intérêt pour ce qui se passait là-bas... : "Est-ce que cela ne peut pas nous servir à nous, ici, en France ?..." Cette expérience peut servir la réflexion si actuelle sur le coût de la santé et l'économie médicale, non vue comme une oppression, mais comme un choix volontaire devant une nécessité publique, sur le bon usage des examens complémentaires qui complètent le diagnostic clinique, et non pas l'inverse, sur le bon usage des médicaments à partir de de ce qu'on appelle les médicaments essentiels, et sur l'obligation de tenir compte de la personne elle-même, dans sa fratrie et sa société, plus que sa maladie... Désormais, un authentique dialogue s'est instauré, qui sert aux uns et aux autres. Les difficultés persistantes des uns, celles croissantes des autres dans le domaine de la santé, appellent de tout autres explications que celles que nous laissent nos traditions respectives.

Tokombéré (.....)

Soins de Santé Primaire

(.....) le principe de base est qu'il faut développer des actions de santé qui soient accessibles (en distance, coût, inculturation et compréhension, autogestion...) à chaque population, aujourd'hui et là où elle vit.

La communauté humaine doit être partie prenante de toutes ces actions, pouvoir les réfléchir, proposer ses priorités et ses besoins en fonction de ses moyens, être appelée à leur contrôle par une participation à l'évaluation de ces actions ; ce qui ne veut pas dire qu'on abandonne les pauvres avec de pauvres moyens, mais qu'il ne sert à rien de créer des centres sophistiqués, mais inaccessibles, pour une population qui n'a pas les moyens de s'y rendre et qui ne les sollicite pas car elle ne les comprend pas, étant située dans un univers différent. Il faut l'y amener progressivement.

(.....) la population s'engage courageusement et très consciemment dans l'action qui lui revient au village. En effet, dès mon arrivée, nous avons, avec toute l'équipe soignante de l'hôpital, décidé d'aller sur place rencontrer ceux qui sont nos futurs malades, à la recherche des racines de la santé. Mi-temps au village, mi-temps à l'hôpital, pour tout le monde, y compris les médecins, pour connaître et comprendre...Longues discussions pour savoir ce qui préoccupe le plus, parfois des soirées et des nuits entières, pour prendre le temps de se comprendre et de s'exprimer.

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Une population responsable

Ma première découverte - et cela me semble vraiment premier - c'est la volonté et la capacité de participation des communautés. J'ai vu le "pouvoir médical" s'effondrer, le mien d'abord, sans perdre aucun des intérêts ni la joie de ma profession de médecin.

(.....) à partir de la parole d'un malade naît un dialogue sur l'origine, l'histoire, l'environnement, les causes sociales ou traditionnelles des affections, et donc des soins possibles...

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Des Comités de Santé

Au cours de nos nombreuses réunions villageoises, les mêmes questions revenaient toujours : "Vous les blancs, et vous les docteurs, c'est à vous de nous dire !"

Oui, mais avec quoi ? Comment créer un Centre ? Comment former le personnel ? Comment acheter les médicaments ?... Et puis, la profonde réflexion sur le prix de la mort d'un enfant, ou d'une maman, le prix d'une campagne agricole ratée à cause de la crise de paludisme grave du père de famille... jusqu'à ce qu'un participant dise : "Nous devons faire quelque chose." Les techniciens présentent alors des perspectives, proposent la stratégie des SSP. (.....)

Des pères et mères de famille se proposent pour une formation de départ, au village et au Centre, puis pour une formation permanente. Ils deviennent alors l'un des mille responsables villageois bénévoles de la santé.

Des actions villageoises

(...) les villageois responsables de la santé organisent des séances de vaccination, de PMI, des rencontres pour la nutrition des enfants, pour les consultations des matrones (60% des femmes enceintes sont ainsi suivies au village ; seules les grossesses à risque sont orientées vers la maternité. (.....) Bien sûr, tout ne peut pas être prévenu au village, mais désormais, seuls viennent à l'hôpital ceux dont l'état nécessite effectivement des soins plus pointus. (.....)

(.....) Il faut, bien sûr, rappeler que pour nous aussi la santé d'une personne n'a pas de prix, mais il faut bien réfléchir à son coût... Des choix sont à faire : tel antibiotique perturbera les finances du Centre, telle opération ou dialyse ruinera la famille. Telle maladie peut être diagnostiquée au moyen de tel appareil, mais l'acquisition de cet appareil engloutit les finances du Centre au détriment des vaccinations....

Cette limite à nos possibilités de soins pose le problème de notre attitude face à la mort, et là encore, la participation responsable de la communauté est indispensable. (.....) le malade ou sa famille s'apprête à affronter le départ qu'est la mort. (.....) la famille, et même souvent le malade lui-même, nous demandent de rentrer au village, pour que se vive la dernière rencontre de l'homme avec les siens, que s'échangent les paroles de vie qu'il a à transmettre.

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Médecine et promotion humaine

Une communauté qui a pris conscience de ses propres responsabilités pour son développement, de son rôle dans la construction de son avenir, quel que soit le degré de scolarisation, va vite comprendre que l'action sanitaire ne se limite pas à l'action syndicale.

(.....) Dès 1980 (.....) des parents eux-mêmes responsables, sont venus nous trouver en tenant un langage qui nous a beaucoup étonnés : "Merci de vos efforts pour notre santé, merci pour le centre de récupération nutritionnelle récemment ouvert. Mais vous ne vous rendez pas compte de la souffrance d'un père qui ne peut pas nourrir ses enfants. Nous cultivons mal notre terre, apprenez-nous à mieux cultiver pour produire plus et pour que nous puissions mieux nourrir nos familles."

Un médecin de l'équipe releva le défi : il lança le projet agricole du centre de promotion de la santé. Tâche étrange pour un médecin, mais combien logique ! Comment être en bonne santé si on n'a pas assez à manger, si le sol est marécageux, si l'habitat est malsain ? (.....)

(.....) force fut de constater que les Centres de Santé avaient très peu d'impact sur ce qui menace la santé des jeunes : l'alcool ou la drogue, les maladies sexuellement transmissibles ou le sida, les avortements. Il fallait un encadrement amélioré, des foyers de jeunes, et non pas des dispensaires. C'est ce que nous avons fait à Tokombéré, en développant le volet "jeunes" du projet de promotion humaine. Et ainsi de toutes les activités.

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Un nouveau principe se dégage encore : il ne peut pas y avoir d'action techniquement isolée, comme celle de la santé. (.....) Il faudra alors une réelle coordination sur le terrain.

Responsabilité et partenariat

Une nouvelle dimension apparaît dans notre travail de soignants. Les malades, comme l'ensemble des populations, se révèlent être des partenaires et non plus des patients ou des sujets.

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Vivre en situation de partenariat, c'est, au début, fort inconfortable quand on a le pouvoir, le savoir et les moyens. Puis cela devient un magnifique tremplin pour partager toutes ces richesses, pour les diffuser depuis les centres de réflexion, de décision et d'action.

Le soignant trouve alors une grande place dans cette société en recherche d'elle-même. Et loin de perdre ses prérogatives, il se retrouve au coeur de la vie sociale. De la naissance à la mort, du mariage à la vie professionnelle, le soignant est là, non pas par un abus de pouvoir, mais pour établir de nouveaux ponts entre les différents services qui concourent à la promotion humaine.

Conclusion

C'est encore l'une des découvertes que j'ai faites là-bas qui servira de conclusion.

Il ne peut pas y avoir de promotion de l'homme sans foi. Non pas que le développement soit seulement une affaire de chrétiens, mais il exige cependant une certaine vision de l'homme, un certain regard sur l'avenir, une confiance dans la dignité de l'homme, une certitude qu'il peut construire lui-même son avenir, qu'il est appelé à se dépasser sans cesse pour être plus.

Il en est ainsi de la santé. C'est une sorte d'appel à tous d'oser ce dépassement et ce don de soi.